
La banlieue de Moscou somnole encore. Une BMW X3 sort doucement d'un parking de Balichka, à l'est de la capitale russe. Il est 5h30, ce matin du 9 juin. Une explosion détonne. Le coffre et les sièges arrière prennent feu. Damir Davydov, 57 ans, dirigeait le département d'approvisionnement en munitions et missiles de l'armée russe. Le colonel meurt avant même l'arrivée des secours. Cet assassinat ciblé, revendiqué par les services de sécurité ukrainiens, illustre la capacité de Kiev à frapper au cœur du dispositif militaire russe, même à des centaines de kilomètres du front.
Vladimir Poutine, à quelques kilomètres de là, encaisse une mauvaise nouvelle de plus. Le président russe a lancé ses chars sur l'Ukraine il y a plus de quatre ans. À court terme, plus aucun chemin ne semble pouvoir le mener vers ses objectifs : soumettre Kiev, lui imposer un pouvoir docile et remodeler la région par la force. L'invasion, initialement conçue comme une opération éclair de quelques jours, s'est transformée en un bourbier interminable, coûtant des dizaines de milliers de vies et dévastant l'économie russe sous l'effet des sanctions occidentales.
« Si l'Ukraine brûle, votre Moscou brûlera »
Cette semaine, des centaines de drones ukrainiens ont encore fondu sur la région de Moscou. La plus importante attaque sur la capitale a percé les défenses russes pour dynamiter la grande raffinerie de Kapotnia. Sur les réseaux sociaux, les habitants filment les épaisses colonnes de fumée qui s'élèvent dans le ciel. Ces frappes, de plus en plus fréquentes, ont un double objectif : saper le moral des Russes et réduire les capacités économiques de l'ennemi. Le ministère de la Défense ukrainien poursuit l'objectif de tarir les ressources économiques de son agresseur. Le président Zelensky parle parfois de « sanctions de longue portée ». « Si l'Ukraine brûle, votre Moscou brûlera », plastronne-t-il, tandis que les systèmes de défense aérienne russes peinent à intercepter les essaims de drones bon marché.
Vladimir Poutine fulmine. « Frapper des infrastructures pacifiques en Russie ne change en rien la situation critique de l'Ukraine sur le terrain », aurait-il expliqué, dimanche, à Donald Trump. En public, le Russe maintient toujours ses exigences maximalistes et refuse de rencontrer son homologue ukrainien, comme celui-ci le lui propose depuis des semaines. Mais derrière cette posture de fermeté, les analystes perçoivent une fébrilité croissante. Le Kremlin, qui a longtemps nié la réalité d'une guerre totale, est désormais contraint de reconnaître que le conflit s'étend à l'intérieur même de ses frontières.
Pour les citoyens russes, chaque bombe impose désormais une réalité. Contrairement à ce qu'il a voulu faire croire, Vladimir Poutine ne mène en aucun cas une quelconque « opération militaire spéciale ». C'est bien une guerre, une vraie, dans laquelle la Russie s'est embourbée. Et la victoire paraît un peu plus lointaine chaque jour. Les médias officiels tentent de minimiser l'impact des frappes, mais les vidéos d'incendies et de panique diffusées sur Telegram contredisent la propagande.
Les drones rééquilibrent les rapports de force
« L'Ukraine a démontré sa capacité croissante à mener une guerre d'usure, analyse le Foreign Policy Research Institute, un groupe de réflexion basé aux États-Unis. Bien que la Russie dispose de ressources plus importantes, le temps risque de jouer de plus en plus contre elle. » Les drones, en particulier, ont révolutionné le champ de bataille. Des machines volantes de quelques centaines de dollars peuvent détruire des chars valant des millions, ou semer le chaos dans des infrastructures critiques. L'Ukraine, grâce à son industrie de défense locale et aux livraisons occidentales, produit des drones par milliers chaque mois, tandis que la Russie, malgré ses efforts, peine à suivre le rythme.
Peu à peu, les regards sur le conflit changent. Il y a presque cinq ans, la Russie était sûre de conquérir l'Ukraine en quelques jours. Elle a tenté de convaincre le monde, ensuite, que son triomphe serait inévitable à la longue. « La Russie a l'avantage, opinait Donald Trump l'an dernier. Elle est plus grande. Elle est plus forte. À un moment donné, la force l'emporte. » Mais la guerre du XXIe siècle a remisé ces certitudes au passé. Au Moyen-Orient, l'Iran a essuyé le feu de l'armée américaine et d'Israël pendant plus de 100 jours. Le régime des mollahs a résisté jusqu'à ce que Washington s'épuise et se contente, finalement, d'un protocole d'accord a minima, au parfum de renoncement.
D'un terrain à l'autre, les drones rééquilibrent les rapports de force. Un petit poucet peut tenir en échec un mastodonte grâce au pouvoir de nuisance de ces appareils redoutables, bon marché et faciles à produire. Donald Trump, il est vrai, a en outre refusé d'envoyer le moindre soldat sur place, laissant l'Ukraine se défendre seule avec un soutien militaire indirect. Cette réalité a renforcé la détermination de Kiev, qui sait que sa survie dépend de sa capacité à innover et à frapper là où ça fait mal.
« Le Kremlin sera bientôt confronté à un choix fondamental »
L'Ukraine, pendant ce temps-là, met crânement en avant ses victoires symboliques. Après des mois, voire des années de gains lents mais continus, les forces russes se sont vues perdre quelques centaines de km2 de terrain ces derniers mois. Ce front de 1 000 km de long reste « complexe et dynamique », concède le chef de l'armée ukrainienne, Oleksandr Syrskyi. Les combats se poursuivent autour de quelques localités clés, comme Bakhmout et Avdiivka, où l'infanterie russe subit des pertes massives sans parvenir à progresser de manière décisive.
Nigel Gould Davies, expert de la Russie au sein du International Institute for Strategic Studies, évoque sur son blog « un moment de vérité ». « Le Kremlin sera bientôt confronté à un choix fondamental : soit intensifier radicalement ses exigences envers l'économie et la société russes, soit revoir à la baisse ses objectifs militaires », prévient cet ex-ambassadeur britannique à Minsk (Belarus). Une intensification passera par une nouvelle mobilisation massive, impopulaire et risquée politiquement. Mais sans elle, les pertes continues risquent de rendre l'armée russe incapable de tenir le front.
Politiquement, une volte-face serait difficile à justifier. Le Kremlin a toujours motivé son invasion par la nécessité de « dénazifier » l'Ukraine. À Paris, on note déjà que le pouvoir russe tente de maquiller son recul en « succès stratégique », quitte à entretenir une propagande aux signaux contradictoires. Les médias d'État oscillent entre l'annonce de victoires hypothétiques et la diabolisation de l'Occident, sans jamais admettre que l'invasion est un échec.
Sur le champ de bataille, les forces disponibles se tarissent. Kiev parvient à mettre hors de combat plus de 30 000 soldats russes chaque mois. Moscou ne peut pas recruter autant. « Les Russes connaissent une pénurie, peut-être pas dans les mêmes proportions que l'Ukraine, mais elle existe », a récemment reconnu Alexandre Loukachenko, président de la République de Biélorussie et grand obligé de Vladimir Poutine. Cette déclaration, rare venant d'un allié, confirme les informations des services de renseignement occidentaux qui estiment les pertes russes à plus de 600 000 hommes depuis le début de la guerre.
« L'atmosphère a changé »
Seule une grande mobilisation forcée serait à même, potentiellement, de renverser la donne. « Ce sujet n'est pas à l'ordre du jour », répète le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov. Moscou avait appelé 300 000 réservistes en septembre 2022. À l'époque, des manifestations éclatent. Toute une population se rue vers les frontières de la Géorgie, du Kazakhstan et de l'Arménie. Le souvenir de cette fuite massive reste vif dans les esprits, et le Kremlin craint qu'une nouvelle mobilisation ne provoque des troubles sociaux incontrôlables.
« L'atmosphère a changé à Moscou, assure le politologue américain Thomas Graham, du Council on Foreign Relations, auprès du New York Times. Les problèmes économiques en Russie s'aggravent et un certain mécontentement politique se fait jour. » Même les élites, affidées au pouvoir, sont désormais suspectes. Plusieurs gouverneurs régionaux ont été limogés pour incompétence, et les oligarques murmurent que la guerre ruine leurs affaires. Les sanctions occidentales, combinées à l'inflation galopante et à la pénurie de main-d'œuvre due à la mobilisation, mettent l'économie russe sous pression.
Vladimir Poutine impose des coupures d'Internet mobile, bloque la messagerie Telegram et restreint l'utilisation des VPN, sous couvert de sécurité. L'institut de sondage d'État russe, le VCIOM, a discrètement mis fin à la publication de données concernant sa cote de confiance, début avril. La presse décrit un président de plus en plus enfermé dans son bunker, entouré d'une poignée de fidèles, et refusant d'écouter les mauvaises nouvelles. Les rumeurs de dissensions au sein du FSB et du ministère de la Défense se multiplient, sans qu'aucune confirmation ne filtre.
La Russie voit des alliés s'affaiblir, Kiev se renforce
Le salut ne viendra sans doute pas d'ailleurs. À l'étranger, « l'Ukraine est soutenue par une coalition intégrée et technologiquement avancée, tandis que la Russie s'appuie sur des relations plus limitées et transactionnelles », observe Suzanne Loftus, professeure associée de stratégie de sécurité nationale pour le National War College de Washington. L'Iran, qui fournissait des drones Shahed à Moscou, a vu ses capacités de production réduites par les frappes israéliennes. Le Venezuela, autre allié de Poutine, est en pleine crise politique après la mort contestée de Nicolás Maduro.
Ces derniers mois, Moscou a vu le Venezuela et l'Iran s'affaiblir coup sur coup. L'Ukraine, dans le même temps, a étendu ses partenariats dans le Golfe. Ses alliés européens, ainsi que le Canada, ont tous promis d'augmenter leur budget de défense l'an dernier. Les États-Unis, sous la présidence de Donald Trump, ont maintenu une aide militaire limitée mais cruciale, notamment en fournissant des systèmes antiaériens et des munitions. La France, l'Allemagne et le Royaume-Uni ont intensifié leurs livraisons d'armes lourdes, y compris des chars Leopard et des missiles à longue portée.
Le G7 organisé en France, cette semaine, a encore porté quelques promesses. Dans la foulée, Londres a promis 150 000 drones supplémentaires à l'Ukraine d'ici la fin de l'année, financés par les revenus des avoirs russes gelés. Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, s'est dit sûr d'avoir désormais « l'unanimité sur le fait que la Russie ne gagne pas ». Cette déclaration, faite lors d'une conférence de presse conjointe avec le président français, a été largement relayée dans les médias occidentaux.
L'expression a, sans doute, été choisie avec soin. Vladimir Poutine régit un pays 28 fois plus grand, quasiment cinq fois plus peuplé que l'Ukraine. Pour cet autocrate obsédé par le legs qu'il laisserait dans l'Histoire, ne pas gagner est, en soi, une cinglante défaite. La guerre d'usure, que la Russie croyait pouvoir imposer à l'Ukraine, se retourne contre elle. Chaque jour qui passe sans percée décisive affaiblit un peu plus le régime, tandis que l'Ukraine, soutenue par une coalition résolue, continue de démontrer sa capacité à résister et à frapper.
Source:leparisien.fr News
